Août 1949 : L’incendie du Rempart Nord

Photo proposée par Léon Baur…

Le terrible incendie du 2 Août 1949 a ravagé tout le quartier du Rempart Nord et Unterlinden. Etat des lieux le 3 Août 1949 devant l’actuel Caveau Léon Baur, avec, à gauche, le bâtiment de l’actuel Office du Tourisme.

Onze familles se sont trouvées sans maison ni outil de travail ! 


Travail de Mémoire. Réalisé par Léon BAUR en Janvier 2026

L’incendie du rempart nord mardi 3 Août 1949 à 3H45 du matin

Quand on n’a plus de mots pour caractériser la perte d’un patrimoine historique local, il est bon de laisser HANSI, celui qui porta à Eguisheim un amour particulier, dire ceci dans son livre « l’ALSACE » :

« Ce village un des plus étonnants, est resté le même qu’au XVI ème siècle. C’est un exemple extrêmement curieux de l’architecture civile adaptée à des buts de défense militaire. Le souci de se mettre à l’abri, de protéger la vie et les biens des habitants a dicté le plan concentrique sur lequel le village est construit. Les façades donnant vers l’extérieur ont d’épaisses murailles percées non de fenêtres mais de meurtrières. Trois rues absolument circulaires forment trois lignes de défenses successives… »

C’est là, entre la première et la seconde ligne, que le feu a pris et s’est étendu sur une longueur de 100 mètres et une surface de 1 hectare. Dans ces maisons et granges de vignerons/agriculteurs, le bois constitue le matériau dominant. Les granges et les greniers amassent outre la récolte, les machines et outils ainsi que la provision de bois pour l’hiver. Ils offrent un aliment de choix et deviennent ainsi de véritables chambres d’explosion, où une étincelle suffit pour déclencher tout un brasier !

Plan du rempart nord point de départ du feu à la Maison Camille Weber (en rose les maisons et en gris les appentis)

Plan du quartier Unterlinden (actuellement place Unterlinden)

Le Rempart Nord en 1911, de devant et de l’arrière, en terre battue où l’eau s’écoulait encore au milieu.

1937 – Quartier du Rempart Nord avec ses nouvelles rigoles latérales et quelques maisons à colombages apparents.

Ce sont des ouvriers des mines se rendant à la Gare à 3H45 mardi 3 Août 1949 qui donnèrent l’alerte en constatant les flammes s’échappant du toit de l’immeuble de Monsieur WEBER Camille (actuellement caveau Jean Louis BAUR à coté de l’Office de Tourisme

Léon BAUR père, qui rentrait la veille de l’hôpital de Colmar, suite à une ruade reçue par son cheval, donne l’alerte au son de son clairon. Il ne se doute pas qu’il fera partie des victimes quelques instants plus tard.

Les pompiers arrivent rapidement sur les lieux sous les ordres du capitaine Armand EDEL, chef de corps, et sous le regard du Maire Léon BEYER et du curé WENGER.Vu l’ampleur du sinistre, on fait immédiatement appel aux pompiers de Colmar sous le commandement du Capitaine NICKER ainsi qu’aux pompiers de Husseren Les Châteaux, Wettolsheim,Voegtlingshoffen et Wintzenheim. On note les présences sur place dès 4H du matin de Monsieur ULLRICH chef du Cabinet du Préfet, de Monsieur Joseph REY Maire de Colmar et de Monsieur FLORAN conseiller Général et Maire de Wettolsheim.

Le feu prit rapidement des proportions gigantesques. Des flammes de 30 mètres surgissent au dessus des maisons. Les granges remplies de bois et de fagots, les petites porcheries au bord de la rue et les greniers à foins, pailles et céréales sont autant d’ingrédients qui attisent le feu.

Les habitants d’Eguisheim se portent au secours des pompiers pour mettre à l’abri les animaux et les biens des habitants sinistrés. Beaucoup de vignerons ou d’artisans locaux viennent également en appui avec leurs citernes à vin ou à purin pour acheminer de l’eau des fontaines du village. L’entreprise SCHUBEL de Colmar vient prêter main forte avec sa grosse citerne. On n’hésite pas à chercher de l’eau à Wettolsheim et de Herrlisheim et surtout Colmar .Une course contre la montre est engagée pour sauver ce qui pouvait l’être et stopper l’incendie.

Place St Léon pompage et transport d’eau par tous les moyens !

Rien ne fut épargné aux pompiers qui manquent rapidement d’eau. La fontaine SORG de 32.000litres et la Fontaine St LEON de 60.700 litres sont rapidement à sec. Les deux réservoirs du Bechtal 24.000 litres et de la Kirchmatt 24.000 litres se vident très vite. La terrible sècheresse des cinq dernières semaines explique la pénurie d’eau alimentant les sources du Hagelberg et du Bechtahl.

Certains puisent l’eau boueuse des ruisseaux aux alentours du village d’autres portent des tombereaux de vin de leurs réserves personnelles où vident leurs fosses à purin, pour combattre les flammes. Les pompiers de Colmar acheminent à eux seul 95.00 litres d’eau de Colmar et les déversent dans les fontaines SORG et ST LEON où les motos pompes envoient l’eau au plus prêt du combat.

A peine une maison éteinte qu’une autre s’embrase. Le feu s’étend sur plus de 100 mètres dans le rempart sur une largeur de 60 mètres. La scène est dantesque de sorte que certains se posent la question de détruire une maison à l’explosif pour créer un pare-feu. C’est le manque d’eau qui fait envisager une telle situation.

Selon Bernard HAUMESSER qui avait 11 ans à l’époque et qui habitait le quartier sinistré, la panique fut totale de sorte que les habitants s’entraidaient du mieux possible pour vider leurs maisons en jetant le mobilier par les fenêtres dans l’urgence. Il se rappelle des fagots de bois entassés sous les appentis en bois et qui tombaient de toutes parts en embrasant le quartier. Selon lui, l’accès trop étroit des almends ne permettait pas aux pompiers d’intervenir par le côté opposé. Bernard me raconte également que les cigognes quittèrent le village le jour même et ne sont revenues que l’année suivante.


Deux photos prises dans la journée du 3 Août 1949 et qui montrent l’étendue des dégâts.

Les pompiers ne pourront épargner que les deux grandes maisons de ZINCK Léon (actuellement MANN Adolphe) et Léon BAUR non sans grands dégâts d’eaux.

Au fond du quartier c’est grâce au Schlupf (passage) entre la maison WILL et ZECH que les flammes sont stoppées. Du côté gauche on maîtrise pour un court instant le feu en épargnant la Maison GROB Henri (actuellement Gutleben Léonard). Les pompiers ne peuvent cependant empêcher les flammes de traverser l’étroit passage des Allmends vers la place Unterlinden. Les deux maisons des familles BROBECKER Joseph et BOMBENGER Alphonse, jadis cour colongère STOER, sont détruites intégralement.

Photo de 1911 Maison BROBECKER Joseph donnant accès à la maison BOMBENGER Alphonse (actuellement place Unterlinden)



Le regroupement des maisons BROBECKER et BOMBENGER formaient au 15ème siècle la cour colongère STÖR. Il ne restera plus rien de ce bel ensemble.


Vers 7 heures du matin, après plus de 3 heures de lutte acharnée, le feu est enfin maîtrisé et le quartier sécurisé. Malgré tous les efforts déployés, le bilan est extrêmement lourd. Fort heureusement aucun blessé n’est à déplorer et du côté des animaux toutes les bêtes ont pu être mises en lieu sûr. Il en va tout autrement des familles sinistrées, où 11 exploitations agricoles sont détruites. Maisons, caves, granges, étables et porcheries sont réduits à néant. Le spectacle est apocalyptique tel un bombardement massif rappelant les horreurs de la guerre 39-45.

De ce beau quartier seules 4 maisons seront épargnées (et restent aujourd’hui les témoins de cette catastrophe.) Ce sont le PRESBYTHERE, la Maison GROB Henri actuellement propriété Léonard GUTLEBEN, la maison MANN Adolphe et la maison Léon BAUR.

Voici la liste des 11 maisons sinistrées avec les familles concernées :

Monsieur et Madame Camille WEBER et leurs trois enfants ( 5 personnes)

Monsieur et Madame RUTHMANN Xavier et leur fils RUTHMANN Henri avec un enfant et leur fille Cécile mariée avec BAUER Pierre avec un enfant (soit 7 personnes)

La veuve Léon SCHAFFHAUSER et leurs 5 enfants (6 personnes)

La veuve Louis STUMPF et Monsieur et Madame Léon BAUR (3 personnes)

Madame veuve Emile GRUSS et leur fille Aline Marié Schuller (3 personnes)

Monsieur et Madame HAUMESSER Auguste, leur fille et le gendre (4 personnes). Dans la maison HAUMESSER habitaient également Monsieur et Madame HERZOG avec leur fille (3 personnes)

La veuve ZECH Xavier avec 3 enfants (4 personnes)

Monsieur et Madame Henri GROB (2 personnes)

Monsieur Martin FREUDENREICH (2 personnes)

Monsieur et Madame BOMBENGER Alphonse et leurs 2 enfants (4 personnes)

Monsieur et Madame BROBECKER Joseph et leurs 2 enfants (4 personnes)

Au total 13 familles soit 47 personnes se retrouvent sans maisons ou granges, dépourvues de tout et privées de leurs ressources. La chaîne de solidarité des habitants et de la communes fait son effet puisque tous seront logés dans la journée chez des proches ou dans des logements communaux.

Les dégâts du sinistre, récoltes comprises sont extrêmement importants et évalués à l’époque à 100 Millions de Francs. De surcroit on apprend que la plupart des maisons ravagées sont insuffisamment assurées.

Voici la liste des pertes en matériel agricole évaluées à 4.581.100 Francs adressée au Préfet par la Mairie d’Eguisheim, en date du 18 Août 1949 .On peut noter la disparition de 700 hectolitres de foudres à vin, de 180 hectolitres de vin fin, de 112 cuveaux de vendange, de 26 charrues et de 10 pressoirs.

Une souscription est rapidement lancée par le Maire Léon BEYER et le curé d’Eguisheim WENGER, dont voici l’extrait de presse :

Les soutiens financiers en argent à hauteur de 4.733.533 millions de Francs viennent de toute part ainsi que beaucoup de vêtements, outils et biens de tout ordre. C’est un immense élan de solidarité qui réconforte les sinistrés, un tant soit peu.

Voici la publication des dons reçus en Mairie et publiés dans la presse

Aux archives communales sont conservées les innombrables traces de dons et actions venant en aide aux familles. Du nord au sud de l’Alsace, l’orge , le blé, l’avoine, le seigle ainsi que la paille et le foin arrivent en quantités abondantes pour nourrir les animaux, qui ont tous échappés au feu mais se retrouvent sans nourriture.

Les vêtements pour hommes et femmes et surtout pour enfants viennent de partout et souvent de grands magasins comme le VILLE DE FRANCE de Colmar, le GLOBE de Mulhouse, ou des artisans comme la manufacture de corsets et de soutien-gorge GRODWOHL de Mulhouse, les chaussures FRANTZEN de Colmar etc…

On note des meubles venant de la maison RINDENKNECHT de Colmar et de la farine en grande quantité du meunier THOMANN de St Croix en Plaine. L’entreprise de plants de vignes et de fruitiers BRENDEL de Colmar a offert ses services de transport et d’acheminement des dons en nature.

Je note également deux matchs de Basket entre Colmar et Kaysersberg organisés au profit de sinistrés et qui ont rapporté 6.192 Francs.

De grandes sommes d’argent viennent des villes et villages ainsi que de nombreux syndicats viticoles (Rouffach 38.000 Francs – Guemar 16.000 Francs-Turkheim 80.000 Francs – Caritas Strasbourg 1.000.000 Francs – Ingersheim 20.000 Francs – Gueberschwihr 72.000 Francs etc.)

Le 20 avril 1953 les membres du Comité de Secours d’Eguisheim, formé en 1949 et présidé par le Maire Léon BEYER père, ont définitivement versé 4.733.533 Francs aux familles sinistrées comme suit :

De ces 13 familles sinistrées, seules 4 reviendront s’installer sur les lieux. La place Unterlinden ne sera plus réhabilitée et le quartier du rempart nord ne sera définitivement reconstruit qu’après 1960.

La reconstruction se fait aux conditions de l’époque sans tenir compte du cadre historique des remparts. Ces maisons du 16ème et 17ème siècle, dont quatre comportaient de remarquables oriels, constituent une perte irréparable pour la vieille cité.

On retiendra qu’en 1949 tous ces habitants étaient polyvalents et vivaient de la vigne, de l’agriculture et de l’élevage. Il y avait pourtant déjà trois artisans et commerçants, HAUMESSER Auguste qui exerçait le métier de charron et faisait notamment les roues en bois pour les tombereaux. SCHAFFHAUSER Lucien l’ancien électricien d’Eguisheim qui dans la maison de ses parents vendait déjà des lampes de poche et des radios. RUTHMANN Henri qui gérait la Cantine aux Tuileries d’Eguisheim.

Voilà donc cette page d’histoire sombre de cette nuit tragique du 3 Août 1949 qui ravagea un des plus beaux quartier d’Eguisheim et mis à terre les espoirs de nombreuses familles. Difficile de comprendre que quatre années à peine nous séparait de la fin de la guerre et qu’une une telle épreuve vienne à nouveau frapper tant de familles !

Les gens des remparts continueront cependant à croire à la protection de St AGATHE, patronne des pompiers d’Eguisheim, en accrochant derrière leurs portes d’entrées l’image de sainte de St AGATHE afin qu’elle veille sur leurs demeures et les protège du feu.

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