Martin Freudenreich

Entretien de Martin Freudenreich

Madeleine Beyer a rendu visite à Martin Freudenreich le 21 février 2020 pour recueillir ses mémoires avec Pierre Perathoner et Bernard Georger. Martin est né en 1926 et à l’âge de 94 ans, il livre les souvenirs de sa vie pour la société d’histoire d’Eguisheim. Le texte est ensuite retranscrit par sa petite fille, Magalie Rudler avec ses propres notes.

Martin Freudenreich habitait avec ses parents place Unterlinden, qui s’appelait à l’époque 219 rue principale, avant de construire sa maison au 3 rue des Mésanges en 1968.

Souvenirs de la Deuxième Guerre

Martin a perdu sa plus jeune sœur en 1920 des suites de la grippe espagnole. En 1943, il perd sa maman, originaire de Wettolsheim par manque de médicaments réquisitionnés par les allemands. Il ne lui reste que sa grande sœur et son père, invalide de guerre.

Le 17 Novembre 1943, il est enrôlé au RAD avec René Kuster et Pierre Hebinger. Ils faisaient parti tous les trois de la classe 1926. Ils ont été envoyés dans un camp à Mannheim pour le service de travail obligatoire où il leur fallait creuser des tranchées et chercher des pierres depuis la carrière pour créer un chemin à travers la forêt. De là, ils ont été envoyés à Braubach près de Coblence où on leur a appris à « faire la guerre » donc à manier une arme en vue d’être envoyés plus tard au front.

C’était un travail de service obligatoire !

Avec René Kuster, Martin s’entraîne au maniement d’armes et notamment au tir. Un jour, un groupe de huit soldats dont faisaient partie Martin et René est envoyé surveiller un avion américain abattu par les Allemands et faire prisonnier les survivants. Mais en arrivant, ils ont peu de chance d’en retrouver. Ceux qui n’avaient pas pu sauter ont été complètement calcinés et ceux qui avaient pu sauter, n’ont jamais été retrouvés On leur donne l’ordre de surveiller cet avion armé d’un seul fusil pour un groupe de huit alsaciens. Les Allemands sont méfiants et incapable de faire confiance aux Alsaciens.

En récompense de leur exploit de tireur, Martin et René obtiennent une permission de trois jours pour rentrer chez eux, fin février 1944. Mais Pierre Hebinger ne fera pas partie du voyage et à peine de retour à Eguisheim, près de la poste, le père de Pierre, revenant d’un enterrement et attendant le retour de son fils, a demandé à Martin et René où il était. Pierre a été assigné à la cuisine à la préparation du café pour tout le camp. Cela n’a pas duré et un jour, il a confondu le sucre avec le sel. Il a été renvoyé parmi les autres soldats rattaché à l’apprentissage du maniement d’armes avec son groupe.

À leur retour de permission, au bout de trois jours, Martin et René passent le conseil de révision pour être versés dans les Waffen SS car à la suite du décret du Gauleiter Wagner la classe 1926 est obligatoirement affecté au Waffen SS. Le conseil de révision les classe selon leur taille. Les plus grands étaient affectés au groupe 1 puis 2, 3 et 4.

Martin est admis et doit partir trois semaines plus tard pour l’inconnu. René, lui, n’a pas été retenu car jugé trop petit de deux centimètres. De retour au camp de Coblence, avant de partir, Martin tombe heureusement malade et à cause de fortes fièvres et douleurs (rhumatismes articulaires avec palpitation du cœur et fièvre) il parvient ainsi à échapper à l’incorporation au Waffen SS. Il est d’abord envoyé à l’infirmerie du camp puis en convalescence près de Coblence où on lui propose de retourner à l’hôpital de Mannheim puis à la maison pour se soigner.

Le 6 février 1944, il rentre à Eguisheim, chez lui, sous la surveillance du Docteur Pfimmlin de Wintzenheim. Toujours porté malade, ni la Waffen SS, ni la Wehrmacht ne peuvent le sommer de reprendre tout de suite son service. Pour autant, il doit rendre des comptes et se signaler à l’Ortsgruppenleiter Charles Kalt en lui téléphonant. Le seul téléphone disponible étant celui d’Henri Baur, l’épicier.

Pour son suivi médical, Martin devait se rendre chez un responsable allemand de l’ Arbeïtsdienst dont le bureau se trouvait au diaconat à Colmar. Une fois là-bas, le responsable, un médecin de Freiburg, en découvrant sa provenance, essaya de le soudoyer en lui promettant de l’exemptér contre du vin. Pierre Hertz qui venait également d’Eguisheim s’est retrouvé exempté en échange de quelques bouteilles. Mais Martin reste admissible et sous le contrôle du Dr Pfimmlin. Il est sollicité et surveillé de près par Charles Kalt qui veut le mobiliser pour le « Schantzen » (Les travaux forcés : creuser des trous pour mettre des troncs d’arbres pour que les blindés ne puissent pas passer).

Une fois rétabli, on l’envoie à nouveau près de Cologne pour poursuivre son service et sa mobilisation dans les Waffen SS. Mais Martin tombe à nouveau malade. Le camp devant être vidé au bout de douze semaines pour faire de la place pour les nouveaux arrivants au RAD, on lui proposa de retourner à l’hôpital de Mannheim ou de rentrer chez lui pour se soigner. Le 16 février 1944, il retourne à la maison, fiévreux, sous la surveillance du Dr Pflimmelin qui l’a très bien soigné, évitant ainsi d’être incorporé dans les Waffen SS. Ayant toujours été porté malade au RAD), ni les Waffen SS, ni la Wehrmarhit n’ont de droit sur lui, n’ayant pas reçu son certificat de démobilisation du RAD.

Martin raconte à Mme Beyer, l’exécution d’une sentinelle allemande dont il a entendu le récit. Alphonse Horber et René Kuster ont été mobilisés en Bavière. Lorsque le train s’est arrêté à Colmar, Alphonse Horber, prétextant un besoin d’aller aux toilettes en a profité pour se réfugier dans les champs de blé. La nuit, il a essayé de rentrer chez lui, à Eguisheim, mais les allemands occupaient déjà son terrain et son jardin. Sa famille a pu le cacher durant un temps mais c’était trop dangereux. Il est allé se cacher chez Ernest Meyer, toujours à Eguisheim et la nuit, il a pu rejoindre son beau-frère Henri Freybourg à la lisière de Wettolsheim mais un allemand les a découvert et a menacé de les emmener à la gendarmerie pour y être exécutés, Henri qui avait une arme dans son pantalon, la prend et tire. Alphonse Horber a continué à se cacher et une demi-année plus tard, sa famille a reçu ses effets comme s’il était considéré comme disparu.

Le 2 février 1945, le jour de la libération d’Eguisheim, Martin se cache au grenier, car il entend le bruit des chars entrer dans le village, mais ne sait pas encore que ce sont ceux des Américains. Il va ensuite devant le presbytère et un légionnaire du 1er REC lui tend un fusil afin de prendre en garde trois prisonniers allemands. Adolph£ Haeffelin, grand-père de Daniel Haeffelin, le somme de rentrer chez lui en lui disant :

«— Écoute Martin, c’est dangereux, ne reste pas là, donne à moi ce fusil et rentre chez toi. Pas qu’ils reviennent pendant la nuit et t’emmènent avec. »

Il lui prend le fusil des mains et les surveille lui-même. Même là, les gens avaient encore peur
des allemands.

Quant aux autres prisonniers allemands, les américains ont pris leurs fusils pour les casser sur le rebord de la fontaine St Léon et les jeter dedans.

Avec Jean Bleicher, né en 1924, Charles Wagner et Victor Schaffhauser, ils remettent le drapeau français en place. Le lendemain, ils font sonner les cloches auxquelles ils avaient accroché des cordes la nuit précédente pour les faire sonner à toutes volée , toutes ensemble: En passant devant la Mairie, ils aident Louis Kientzler (secrétaire de Mairie) à jeter et brûler la photo du Führer Adolph Hitler ainsi que tous les documents nazis. Ils sont ensuite aller chercher Charles Kalt qui avait pris Martin-en grippe pour avoir refusé d’exécuter le salut Hitlérien et pour ne pas avoir obéi au Schantzen.

À la fin de la guerre, Martin a dû reprendre l’uniforme français pour terminer son service militaire. Il a été affecté au groupement du Général Delattre à Paris. Il était le seul alsacien de son groupe à avoir été rattaché à ce régiment.

La vie reprend après la guerre mais…

Le 2 août 1949 à 4 heures du matin, éclate l’incendie rue du rempart nord au domicile de Camille Weber (actuellement caveau Jean Louis Baur). Les moissons sont terminées et les greniers regorgent de paille et de céréales qui prennent feu et enflamment tout le quartier. Camille Weber possédait en plus des grenades dans son grenier !

Le feu se propage dans la rue du rempart Nord mais également place Unterlinden et détruit les maisons, les granges et les dépendances de onze familles. Le sinistre est énorme.

Martin aide les pompiers mais ils ne pourront empêcher le feu de détruire sa grange. Ils ont juste le temps de mettre à l’abri le cheval et la vache chez les Bendele en haut du village.

Enfin une vie normale

Après la guerre, Martin effectue la fin de son service militaire à Paris. Il avait obtenu son certificat d’étude juste avant le début de la guerre mais n’avait pas pu suivre de formation professionnelle ni d’études. Il aide donc son père aux travaux de la ferme et de la viticulture. Comme d’autres, il fabrique lui-même ses caisses et outils en bois. Il se rappelle être allé à Vieux Breisach pour acheter des porcelets au marché avec son beau-frère, Louis, et Eugène Schwocb.

Il exerce ensuite de nombreux métiers. D’abord celui de vigneron, puis chauffeur livreur pour le groupe alimentaire ECO. Il est ensuite employé à la cave Coopérative d’Eguisheim, concierge aux Hospices civils de Colmar et enfin, aide soignant à Pasteur. Il trouve le temps de construire sa maison aux 3 rue des mésanges avec son épouse Georgette Freudenreich, née Seitel et leurs deux enfants : Thomas et Martine.