
Joseph Kohler, une mémoire d’Eguisheim.
Interview réalisée par Léon BAUR en décembre 2024
Une enfance sous l’occupation dans le Sundgau.
J’aimais beaucoup l’école et j’étais un élève attentif. Mes grandes tantes et ma sœur ainée m’ont appris le français. En 1939 après deux mois de cours préparatoire, l’école est fermée. J’étais le seul de ma classe d’âge à lire le journal (Wehrmachtsbericht) tous les matins pendant la guerre. J’ai appris à jouer au tarot avec les soldats du 60ème RI de Besançon et ceux du 88ème RA de Belfort, stationnés dans le secteur. Mon village était profondément anti-allemand et nous ne comptions que deux familles de collaborateurs. Papa sortait souvent la nuit sans nous le dire… je suppose qu’il aidait les gens dans la clandestinité…. Un cousin maternel avait offert une génisse à un batelier pour monnayer son passage en Suisse mais il est découvert par les SS et on n’a plus jamais eu de ses nouvelles…
En 1947, je suis le seul à obtenir le Certificat d’Etudes. C’était une fierté pour mes parents.
A quatorze ans : travail à la ferme!
Mes parents étaient agriculteurs. Papa cultivait du tabac, un peu de céréales, des prairies. Nous avions deux chevaux, quatre cochons sur une exploitation de 13 hectares dont 2,5 hectares de forêts. Mon père travaillait aussi au village comme menuisier. On ne connaissait ni les oranges ni les bananes. Le chocolat venait de Suisse et pour les fruits, on chapardait de ci de là les cerises, les poires et les pommes dans les vergers aux alentours. En 1949 c’est le drame, papa décède alors que je n’avais que 16 ans. Je seconde donc maman jusqu’à mes 22 ans.
Puis viennent 28 mois d’incorporation en Algérie !
Oui, je pars en février 1955 en Algérie, tout d’abord pendant 24 mois au 152 R.I. dans la région de Souk Ahras-Sedrata, dans l’escadron de Hauteclocque à la frontière tunisienne. Je passe 18 mois comme infirmier militaire dans cet escadron.Tout n’était pas beau à voir ! Ma première permission tombe en juin 1956 ! Je finis mes six derniers mois comme brigadier avant ma libération en décembre 1957 et le retour en Alsace.
Mariette sera ta correspondante pendant la Guerre d’Algérie !
J’ai fait sa connaissance lors d’un bal privé de l’école d’Agriculture à Altkirch le 19 Janvier 1955.Comme tous les jeunes nous allions aux Kilbes… Mariette était la meilleure valseuse ! En partant au service militaire à Sarrebourg je la rencontre dans le fameux train qui reliait Vintimille à Strasbourg. Elle montait faire les vendanges à Eguisheim et moi je partais pour Sarrebourg ! Ce n’est qu’après l’armée que je lui déclare ma flamme et que nous nous marions dans son village natal à Spechbach le Bas le 11 Juillet 1958.
La vie active te conduit, grâce à ton épouse Mariette, à Eguisheim en 1962 ?
Je teste d’abord les mines de potasse d’Alsace, mais cela ne me plaisait pas, puis je travaille trois ans chez Schaeffer, entreprise de teinture sur étoffe à Pfastatt. En 1962 ma belle mère née Albertine Schlachter d’Eguisheim me soumet la demande de son frère René et de ses deux sœurs, Jeanne et Eugénie de rejoindre leur entreprise viticole Schlachter sœurs, comme responsable de production.

Schlachter Sœurs, une belle histoire familiale, orientée à l’exportation.
La famille Schlachter vivait dans le rempart Nord, à l’entrée de la rue de l’Hôpital et embouteillait déjà à façon en 1950, 30.000 bouteilles de vins d’Alsace. Ils étaient sept enfants quatre garçons et trois filles. René d’abord professeur de sport à Guebwiller, puis grand industriel et commerçant à Paris dans le domaine des ascenseurs. La deuxième guerre mondiale le propulse comme interprète dans la Kommandantur allemande de Marseille, où il exerce un double jeu de renseignements pour le réseau français de la résistance. Son épouse, une parisienne, transmettait à bicyclette les informations ainsi recueillies à la Résistance. A la libération de Paris, René entre comme officier au bureau de la Guerre à Paris. En 1950 il accède à de hautes fonctions dans l’approvisionnement maritime de nos colonies africaines et c’est comme cela qu’il développe les ventes des vins d’Alsace vers l’Afrique, en s’appuyant à Eguisheim sur le travail de ses deux sœurs célibataires, Jeanne et Eugénie.
En 1958 La SCI Schlachter Sœurs achète la maison Charles Bendele au 5 rue porte haute. C’est dans cette demeure historique que Charles Bendele s’installe en 1892 et y exerce la première gérance de la Caisse Raiffeisen qui deviendra en 1918 la CMDP D’Eguisheim. C’est là où Joseph habite aujourd’hui.

Ce nouveau lieu de production de Schlachter Sœurs est idéal pour une croissance fulgurante. Le chiffre d’affaire flirte rapidement avec les 150. 000 bouteilles, pour une cuverie de 1000 Hectolitres et 5 hectares de vignes en propre production, le reste étant des approvisionnements en raisin d’exploitants d’Eguisheim. Plus de 70 % du vin partira à l’export de Brazzaville à Dakar et Schlachter Sœurs devient le deuxième exportateur de vins d’Alsace en Afrique.
Et puis tout s’arrête en 1982, sauf que tu n’as pas dit ton dernier mot ?
René Schlachter, gérant et propriétaire principal décède en 1982 laissant à son épouse légataire universelle, les clefs de la maison. Elle décide sans nous consulter de vendre l’exploitation à la Safer, moi y compris, car je n’avais que 5% des parts et donc rien à dire ! Je ne pouvais après 20 ans de présence me résigner à voir ce domaine m’échapper. Grâce à une grande caution de la Direction Wolfberger, j’ai pu acheter les 5 hectares de vignes et l’ensemble des caves et des bâtiments. Je décide aussitôt de devenir coopérateur. En 1993mon fils Didier reprend le flambeau en créant l’EARL Didier Kohler. Il restera coopérateur jusqu’en 2002 avant de reprendre sa liberté comme vendeur de raisin en biodynamie. Pour moi 1993 c’est l’heure de la retraite, bien qu’un vigneron ne s’arrête jamais…

En 1979 Mariette et toi et tout Eguisheim est sous le choc !
Notre fils André, né en 1963, connait un accident tragique à Eguisheim, presque sous nos yeux, à l’intersection rue de Bruxelles, rue du Traminer.Il est fauché mortellement en mobylette par une camionnette d’une entreprise du BTP. André était un passionné d’escalade et préparait l’ascension du Mont Blanc avec ses copains d’Eguisheim. C’est le drame à l’âge de 15 ans qui nous marquera à vie.
Joseph tu étais longtemps Président des anciens combattants d’Eguisheim.
Je suis rentré chez les anciens combattants en 1964 grâce à Alfred Perathoner qui souhaitait que les AFN (anciens combattants d’Algérie) rajeunissent les rangs de l’association. A l’époque nous étions 80 membres , mais tous les ans beaucoup nous quittaient…Je deviens Président de 1993 à 2007 et fier d’avoir pu créer la confiance et l’homogénéité dans un groupe où se rencontraient des anciens de la Wehrmacht, des Malgré Nous, des libérateurs ou des jeunes de l’AFN.J’étais bien soutenu par mes trois mousquetaires, Stoffel Alphonse, Uhlmann Robert et Schwartz Eugène.


Chez Les Pompiers d’Eguisheim tu rends de grands services !
J’étais dans l’amicale des pompiers sans être actif, d’abord secrétaire puis souffleur dans la section théâtrale des sapeurs pompiers. Les deux vedettes étaient les fameux acteurs Wissler Henri et Schneider André. Ils étaient très difficiles à accompagner car ils s’égaraient très souvent du texte pour le plus grand bonheur des spectateurs ! La plus belle pièce dont je me rappelle était « S’Rupfers Apothek »
Par ailleurs on gérait les bals des pompiers, les kilbes, le feu de St Jean et la piste de quilles !
Et que dire de l’Harmonie d’Eguisheim ?
Dès la création de l’Harmonie, je suis actif au bar et à la préparation des concerts. C’est comme cela que mes quatre enfants deviennent musiciens et joueront dans l’Harmonie. Didier mon fils, son épouse Isabelle et leurs deux enfants, Valentin et Esteban, y sont aujourd’hui des membres actifs. C’est pour moi un grand bonheur de venir les écouter et de voir comment la musique les réunit.

A 91 ans tous les deux vous avez bien un secret pour une vie si belle et si heureuse ?
Depuis nos 60 ans nous avons fait beaucoup de cures. Pas au vin d’Alsace mais aux eaux bienfaisantes à Divonne-les-Bains, Digne-les-Bains, ou aux Cauterets. Cela nous a fait du bien.
Aimer son travail, aimer discuter avec les gens dans les vignes ou dans le village, Mariette et moi nous savons que nous nous rapprochons de plus en plus… Mais nous continuons jour après jour à nous soutenir mutuellement. Je suis très fier de mes six petits enfants et peut être qu’un des leurs, Valentin le fils de Didier, qui finit ses études d’œnologue restera-t-il présent dans le monde viticole, source de tant d’efforts et de satisfactions pour moi.
