Jean Louis Stoffel

Souvenirs d’un gamin dans l’ancienne cour LEY

Jean Louis STOFFEL est né à Eguisheim en 1937 dans la maison LEY, qui deviendra la Poste au lendemain de la guerre. Son père Camille STOFFEL décède en 1940, laissant derrière lui trois enfants, Jean Louis 3 ans, Antoine 8 ans et Marguerite 7 ans. Sa maman Louise, née VONTHRON, continue vaillamment le train de culture démarré par le père. Au moment où la cour LEY prend une nouvelle attribution, voici les souvenirs des années de guerre tantôt heureux tantôt douloureux que nous raconte Jean Louis STOFFEL qui a vécu dans la maison LEY durant toute la Seconde Guerre Mondiale.

Le bâtiment d’habitation comprenait 4 logements. Nous occupions le rez-de-chaussée. Au même niveau vivait le couple Marcel SIBOLD-RUHLMANN. A l’étage habitaient les familles STUMPF –KIENTZLER avec Paul et Suzanne et le couple de l’instituteur SCHUSTER.

Un souvenir marquant a été la construction d’un barrage antichar à l’entrée du village entre la maison LEY et la propriété VORBURGER (aujourd’hui WISSLER Léon). Une tranchée profonde avec de gros troncs d’arbres enfoncés et serrés entre eux qui empêchaient l’entrée de la ville.

Le poste de commandement militaire mis en place pour la bataille de la poche de Colmar se trouvait au fond de la cour LEY à l’actuel endroit de l’Oenothèque du Syndicat Viticole. Ce poste était dirigé par le fanatique SS HIMMLER en personne. C’est dans cette cave creusée sous les jardins du Buhl, dans la terre argileuse, que le quartier Général de HIMMLER était aménagé. Un peu plus haut se trouvaient les glaisières qui alimentaient en argile la tuilerie STURM. Je me souviens des wagonnets qui déversaient l’argile sur camion d’Albert KIENTZLER qui l’acheminait vers la tuilerie.

Quand HIMMLER quittait la cour LEY, il roulait dans une Horch, véhicule tout terrain. Je me rappelle qu’il portait une péline, manteau de fourrure blanc pour se protéger des grands froids et de la neige de l’hiver 1944/45.

Un jour, me trouvant dans la cour LEY, des éclats de voix très intenses se firent entendre entre ma mère et un soldat allemand. Ce dernier, Sous Officier SS, un cosaque, brandissait un poignard vers ma mère en l’enjoignant de se taire. Maman lui reprochait de puiser un peu de trop dans nos réserves de fourrages. Ils avaient des chevaux légers et des charriots qui leurs permettaient des transports rapides vers les troupes. Ces cosaques russes étaient enrolés par les SS.

Nous attendions impatiemment, tous les jours, la Libération.

Dans la cave de la maison LEY une vingtaine de réfugiés venant de Mittelwihr et de Bennwihr, villages détruits en décembre 1944, étaient hébergés chez nous comme deux cents autres dans beaucoup de familles d’Eguisheim.

Notre ouvrier Camille LIENEMANN était réquisitionné, avec chariot et cheval, pour transporter et enterrer les victimes . Au cimetière d’Eguisheim, une centaine de soldats allemands étaient enterrés et leurs tombes avec leurs petites croix en bois ne furent transférés au cimetière allemand de Bergheim que dans les années 1970. (La Société d’Histoire d’Eguisheim conserve dans ses archives la liste complète de ces soldats allemands.)

Je me souviens très bien du jour de la libération, le 2 Février 1945. Sur la route de Herrlisheim, camions, jeeps, canons, tentes se suivaient les uns derrière les autres.

Dans la cour LEY, la roulante était installée et les soldats nous offraient du chocolat.

Quand je repense à ces années 1939/1945 je n’oublie pas nos deux voisines Line HERTZ-HAUSHERR et Rigala VORBURGER qui nous ont prodigué, durant tant d’années, leurs bons soins quand notre maman partait dans les vignes en nous confiant à elles. Cette grande cour LEY et ses nombreuses dépendances étaient un endroit de jeu très agréable pour tous les enfants du voisinage.

Je retiens l’image de ma mère, un exemple vivant de courage et de travail du matin au soir et j’aimerais lui redire les belles phrases du poète allemand SCHILLER dans son poème die GLOCKE (La Cloche) :

Und drinnen waltet,die züchtige Hausfrau,die Mutter der Kinder,und reget ohn’Ende die fleissige Hände…..und ruhet nimmer….

Et à la maison, la chaste ménagère, la mère des enfants, gouverne sagement, les mains occupées…. Et ne se repose jamais….

Propos recueillis par Léon BAUR