Interview de Ernest MEYER : Une mémoire vivante d’Eguisheim
Ernest nous reçoit dans sa maison 4 rue des Trois Châteaux (Uff’m Bach) où à 94 ans il vit une retraite paisible et active, aux bons soins de son épouse Madeleine du même âge que lui. Il évoque sa vie avec précision et émotion. On ne peut être qu’admiratif de cette mémoire vivante d’Eguisheim qui nous livre aujourd’hui une partie de ses souvenirs.
Ernest est né le 9 juillet 1929 au foyer de Victor MEYER de Wettolsheim et de Léonie KOHLER d’Eguisheim. Il avait une sœur Maria née en 1926 épouse de HORBER René.
Le 9 mai 1952, il épouse STAUB Madeleine de Pfaffenheim née le 12 avril 1929. Le mariage civil est célébré à Eguisheim et lr religieux à Pfaffenheim. Son père Victor décède une semaine après son mariage ce qui l’oblige à reprendre l’exploitation en plus de son travail.
Ernest et Madeleine vivront 6 ans à Pfaffenheim et ne viendront s’installer définitivement à Eguisheim qu’en 1958 dans l’actuelle propriété Uff’m Bach (4 rue des trois Châteaux).
Cinq enfants font la joie du couple , Donat 1953, Jean Luc 1954, Bernard 1955, Dominique 1957 et Marie Paule 1960. Tous ont fondé leur foyer .Ernest et Madeleine comptent 14 petits enfants et 22 arrières petits enfants. Pas de quoi s’ennuyer !


Ernest que gardes tu comme souvenirs de tes jeunes années ?
Dans les années en 1933-1934, je fréquentais la salle d’Asile (maternelle) à l’école des filles avec sœur Martinia, puis en 1935, l’école des garçons avec les sœurs Françoise et Alice Ménétré et l’instituteur SCHUSTER. Les filles et les garçons étaient regroupés dans l’actuelle école « la vigne en fleurs » sous la direction de Victor STREICHER.
En Juin 1940, suite à l’Annexion de l’Alsace , l’enseignement bascule en langue allemande. Les cours de religion sont supprimés. Victor STREICHER fut limogé et remplacé par un instituteur allemand Monsieur KOENIG. Le salut hitlérien « Heil Hitler » devenait obligatoire quand le maître d’école entrait dans la classe. A vrai dire ce n’était pas toujours respecté !
Avant et pendant la guerre, j’étais servant de messe et même sacristain avec le curé WENGER. La petite messe du matin à 7H était obligatoire. Le dimanche on pouvait même confesser à 6H30 juste avant la messe. Ceux qui arrivaient en retard devaient se mettre devant l’autel St Léon. Le curé nous enseignait le catéchisme sous le regard vigilent des sœurs Ménétré. Comme il n’y avait plus de chorale adulte durant la guerre le curé WENGER, très bon chanteur, nous apprenait dans la sacristie les chants grégoriens. Nous formions ainsi à 14 ans une chorale d’enfants pour l’animation du culte. Il avait repéré ma voix et me permettait de chanter des versets en soliste et d’entonner les chants. Victor STREICHER notre directeur d’école était l’ organiste. La messe du dimanche était bondée et les gens étaient impressionnés par la ferveur musicale. C’est de cette époque que date ma passion pour le chant qui ne me quittera plus jusqu’à nos jours et ceci depuis plus de 84 ans ! Paul STUMPF , son copain de classe, a vécu le même parcours .A eux deux ils resteront fidèles à vie à la chorale hommes l’Echo des 3 Châteaux .
Après chaque messe du matin le curé WENGER nous conduisait en rang par deux à l’école pour bien montrer aux instances allemandes que le culte catholique fonctionnait à l’Eglise même si à l’école il n’était plus en droit d’être enseigné. Je me rappelle aussi lors des enterrements , où avec le curé WENGER, je cherchais le défunt à la maison un cierge à la main et où nous allions à pied au cimetière en chantant.
En 1943 à 14 ans nous étions obligés d’aller à la « Berufschule », l’école de viticulture et d’agriculture avec un professeur allemand Monsieur STEHLE. Les cours avaient lieu à l école Pfister de Colmar qui s’appelait Ecole Albert Léon SCHLAGETER pendant la guerre. On nous apprenait, chose inconnue chez nous, qu’il existait déjà en Allemagne des « Handelsdünger » ( engrais chimiques) pour amender les sols. Par ailleurs Le peu de français que nous avions appris en primaire était balayé par l’obligation de parler l’allemand entre 1940 et 1945. Nous ne maitrisions donc ni le français ni l’allemand correctement ! Heureusement que nous parlions parfaitement l’alsacien !
Puis en 1941 survient un drame qui a marqué tes 12 ans ?
Malgré la guerre et la pression allemande dans le village nous gardions notre folie d’enfants en nous amusant, certes avec peu de jouets et souvent avec insouciance. Et puis un jour en été 1941 en partant se baigner à vélo au canal d’Eguisheim avec mon copain d’enfance VONTHRON François (frère de Hélène EDEL née VONTHRON) un drame survient. Nous nous dirigions vers la Nationale 83 quand subitement au carrefour Sonnelitter , François, par manque de visibilité ou d’inadvertance, est renversé par un grumier qui se dirigeait vers Colmar. L’accident mortel de François se produit devant moi et restera à jamais gravé dans ma mémoire.
Que dire encore de cette époque où ta jeunesse a été sacrifiée ?
Pendant la guerre les vendanges étaient très bonnes sauf en 1945 où tout avait gelé et s’il n’y avait pas eu quelques vignes hybrides nous n’aurions même rien eu à boire ! Les allemands avaient réquisitionné les chevaux et il ne restait à mon père qu’un bœuf pour le travail des vignes et des champs. On s’amusait de peu de chose et souvent de façon inconsciente. Un soir devant le restaurant Schreiner, (actuellement Auberge des Trois Châteaux), alors la meilleure table d’Eguisheim, des officiers allemands qui y festoyaient, découvrirent leur voiture posé sur des calles en bois. Nous étions à la manœuvre et fort heureusement cela n’a pas eu de conséquences. Il faut dire que tous les soirs le village était dans le noir car aucune lumière ne restait allumée pendant la guerre ce qui facilitait notre approche.
Début 1942 je dois me rendre ainsi que Paul STUMPF à la « Kreiskommandatur » à l’ancien Hôpital de Colmar, pour entrer dans la jeunesse hitlérienne. Nous avons refusé de signer ce qui n’était pas bien vu par Charles KALT, notre « Ortsgruppenleiter » d’Eguisheim.
Puis en Août 1944 je suis convoqué ainsi que la classe 1928 d’Eguisheim à la Gare de Colmar pour être incorporé de force. La chance a voulu que l’officier allemand me regardant et voyant mon âge à peine 15 ans, me dise : »geht nach Hause wir nehmen keine Kinder » rentre chez toi nous n’acceptons pas les enfants !
En novembre 1944 arrive à la maison le » Stellungsbefehl » (ordre d’incorporation ) me convoquant au centre de recrutement. Mon père me conseille de ne pas m’y rendre et de me cacher en attendant la libération car beaucoup de villages étaient déjà libérés en Alsace .Je me cache donc avec HORBER Alphonse et FREYBURGER Joseph, des proches de ma famille, au lieu dit « Laubenhurst » au fond du Bechtal dans un abri de fortune. Là il nous fallait faire très attention au moindre pas allemand qui pouvait nous surprendre. Il faisait très froid et on évitait de faire du feu dans la journée de peur d’être repéré par les allemands. La sœur de Joseph FREYBURGER venait nous apporter trois fois par semaine à manger ainsi que les nouvelles du village et de la presse. Mi janvier 1945, les allemands délogent un nid de résistants autour du Château du Hohlandsbourg. Une échauffourée cause notamment la mort, coté allemand du Gendarme « MARCUARE » de Wintzenheim. S’en suit dans le secteur une recherche systématique des réfractaires et de nombreuses arrestations puis déportations. Nous avons été alertés par Madame FREYBURGER et avons quitté rapidement notre abris .Joseph FREYBURGER partit chez lui à Wettolsheim et Alphonse HORBER et moi chez nous rue des trois châteaux. C’est là que nous avons vu arriver les soldats allemands baïonnette au fusil se rendre dans notre grange en piquant dans le foin et la paille .Puis ne trouvant personnes ils sont entrés dans notre maison. C’est là que nous avons compris que notre seule chance de survie était de sauter par la fenêtre arrière et de nous réfugier dans la grange que les allemands venaient de fouiller. Aujourd’hui encore je pense à cet instant ou ma vie aurait pu basculer. Enfin le grand jour du 2 février 1945 arrive et Eguisheim connait le soulagement de la libération.
Puis à l’âge de 23 ans tu prends ton envol ?
Mon père , invalide suite à une mauvaise chute du haut d’un échafaudage , me confie très jeune les travaux de la vigne. A 18 ans en 1947- je fréquente l’école d’hiver à St Marie Colmar où on nous enseigne le Français, la viticulture et l’œnologie. La même année je me rends à la foire de Paris faire la promotion , en habit alsacien, de notre vin . Ce dernier arrivait en fûts par la SNCF et je le servais direct du tonneau aux visiteurs. Ce fut ma première expérience commerciale.
Le samedi 9 mai1952 j’épouse Madeleine STAUB de Pfaffenheim . Le repas de noces aura lieu au domicile de Madeleine où mes amis de la Chorale d’Eguisheim participent aux festivités. La joie fut de courte durée car mon père décède la même semaine.
Le peu de vignes et de terres que nous avions ne suffisait pas à garantir notre quotidien. Je décide donc d’aller travailler chez Schaeffer, entreprise de teinturerie route d’Ingersheim à Colmar qui deviendra plus tard la cotonnière d’Alsace. Je travaille en équipe ce qui me permet de m’occuper des terres et des vignes en journée. Pour me déplacer j’avais une moto Peugeot 125 cm3. Le contact avec les produits chimiques de la teinturerie fragilisent ma peau et après 12 années chez Schaeffer je change de métier.
En 1964 HEINRICH Auguste , laitier à Eguisheim, me propose de reprendre son activité. J’achète une 2CV fourgonnette et démarre un nouveau métier. Mes tournées consistaient à ramasser le lait chez les paysans d’Eguisheim et de Monsieur PFISTER Gérard du Erlenhof à Wettolsheim. La laiterie de Colmar venait récupérer chaque matin devant la maison BEYER René ma collecte. On me livrait en retour du lait frais en vrac et en bouteilles, du beurre et des yaourts que je distribuais aux commerces d’Eguisheim, chez Irène, Jacquemond, à la boulangerie Marx ou à la Tuilerie. J’effectuais une vraie tournée pour les gens au village très tôt le matin et certains particuliers venaient même à la maison s’approvisionner. Je vendais régulièrement 60 litres de lait en vrac et 120 litres en bouteilles. J’avais installé chez moi un frigo pour conserver les invendus. Ce métier je l’ai exercé jusqu’en 1974 sans vraiment gagner beaucoup d’argent mais en rendant service à la population qui m’en a été reconnaissante.
Enfin tu deviens vigneron à plein temps et distillateur occasionnellement !
Oui je me décide enfin grâce aux très bonnes récoltes de 1971 et 1976 à me consacrer à plein temps à la viticulture. J’ai pu louer quelques parcelles de vignes, agrandir ma cave et investir dans du matériel dont un tracteur Fendt. En cave j’ai le souvenir d’avoir pu acheter à Jean FUCHS de Colmar le fameux tonneau de 40 Hl du Général Rapp. Cette œuvre fut fabriquée par 60 tonneliers du Haut Rhin, qui livrèrent chacun une pièce, pour l’inauguration de la statue du général place Rapp à Colmar en 1856. Aujourd’hui il ne reste que le devant du tonneau accroché dans ma cave. Ernest est fier d’avoir pu transmettre son domaine à son fils Jean Luc et son petit fils Bruno sans pour autant renoncer à donner un coup de main de ci de là dans les vignes ou à la cave.
Son domaine réservé reste la distillation. Ernest est un fin connaisseur et un passionné d’eaux- de -vie rares comme la framboise qu’il cueillait en son temps en forêt. L’hiver autour de son alambic il surveille la chauffe, scrute les densités et recherche sans cesse la finesse aromatique de ses élixirs. Aujourd’hui encore on peut le rencontrer dans ses vergers à tailler ses fruitiers dans les règles de l’art. Nul doute qu’il y a là un secret de sa grande forme et de sa bonne humeur.


Dans la nuit du 12 Juin 1966 l’intensité de l’orage remplit la population de stupeur?
C’est certainement après les tourments de la guerre la plus grande catastrophe que le village ait connu. La veille de la fête Dieu vers minuit le 12 Juin 1966 un nuage de pluie s’est déversé sur le vignoble et la forêt d’Eguisheim. Un énorme torrent s’est formé dévalant la montagne, arrachant tout sur son passage. C’est une rivière en furie chargée de terres, de pierres et d’arbres qui entre dans la ville par le Dichelgraben ( fossé qui longe le parc à cigognes) et qui s’engouffre principalement dans les maisons et cours de KOCH André, GSELL Gérard, THEILLER Médard et chez Ernest avant de poursuivre son chemin par la rue des Trois Châteaux et finalement descendre la Grand Rue et l’Almend nord. Comme notre portail était fermé l’eau monta très rapidement dans la cour pour inonder complètement notre cave sur une hauteur de 3 mètres jusqu’au plafond. La veille nous avions mis du vin en bouteilles et du fait que tout se retrouvait sens dessus dessous, nous étions obligés de brader notre vin en Edelzwicker. Ma 2 CV était détruite, nos tonneaux défoncés, et mon alambic emporté par les eaux. Je l’ai heureusement retrouvé le lendemain sur la place Unterlinden en piteux état ! Il a fallu de longues semaines à nettoyer et remettre de l’ordre. La boue était partout et les mauvaises odeurs tenaces. De longs mois ne suffirent pas pour effacer la cicatrice !

On dit aussi que le ski est un de tes loisirs préféré ?
Très jeune j’ai appris à skier au Hagel Berg non sur des skis mais sur des douelles de tonneaux de fortune ! Puis j’ai pu acheter très jeune une paire de ski blanc de l’armée à Colmar. Cela m’a permis de progresser ! J’ai continué à fréquenter, avec les anciens du ski club de Cernay, dont je suis toujours membre, les stations autrichiennes, allemandes et françaises et ceci jusqu’à 85 ans ! L’ambiance et l’amitié étaient toujours au rendez vous !
Et puis tu jouais aussi à l’accordéon ?
Mon père jouait déjà à l’accordéon mais j’ai surtout appris pendant la guerre chez Monsieur WISENMEYER Ernest qui m’a donné des cours particuliers le dimanche matin à 8H à Colmar et tout ceci avant la messe !
Durant mon service militaire que j’ai effectué à Mutzig au 15/2 nous avions crée un petit orchestre pour animer la fête de Noël. Puis après l’armée on animait quelques bals à Eguisheim et aux alentours avec moi et STRUB Gérard à l’accordéon et KLENCKLEN Victor à la batterie.

Photo 1947 .Debout de gauche à droite Meyer Ernest à l’accordéon,Fuhrer Auguste,Horber Zusanne ,Schneider Alphonse, Reich Zusanne ép.Gilg, Fischer Lucie, Schwartz Lucien. En bas de gauche à droite, Meyer Charles, Freudenreich Léon, Bruckert Fredy, Stoffel Jean.
Mais le chœur d’hommes Echo des trois Châteaux reste ta grande famille !
Oui cela fait 84 ans que je chante à Eguisheim , comme petit chanteur tout d’abord puis comme adulte dans le pupitre des deuxièmes ténors. Je n’ai jamais quitté le groupe et c’est tout naturellement que je deviens Vice Président durant cinq ans puis je succède à Albert ARMBRUSTER comme Président de 1975 à 1993.
De grands souvenirs marquent ces périodes. De belles sorties, toujours dans des régions viticoles, comme Weinheim an der Bergstrasse, Venthône dans le Valais Suisse, Vevey au bord du lac Léman et bien sûr la Chorale Hommes de Denzlingen en Forêt Noire avec qui nous avons conclu un pacte d’amitié. Je suis fier d’avoir pu entretenir ces liens d’amitiés qui ne cessent de se renouveler et que j’ai toujours plaisir à partager.
Les concours FSCM dans les années 1965 au terrain du » Dreschmaschina Schopf » (parking communal rue de la première armée) sont des rencontres que je ne peux oublier où notre chorale remportait régulièrement des prix .En y pensant le souvenir des anciens choristes me reviennent à l’esprit.
L’interprétation de l’Oratorio de St Léon IX en 1954 reste une œuvre majeure que j’aime chanter encore aujourd’hui avec l’Echo des Trois Châteaux.
Même si actuellement je m’occupe beaucoup de mon épouse Madeleine, surtout le matin et le soir, il me reste du temps pour chanter l’après midi lors d’un enterrement ou d’un mariage. J’oublie pour un moment les soucis et les épreuves de la journée et retrouve avec plaisir le chant et les choristes.

Ernest quel est le secret de ta vie si pleine et si réussie?
Le grand père de ANDLAUER Joseph qui habitait la Diligence à Eguisheim disait toujours :
Schafen und nicht schinden , trincken und nicht saufen ,essen und nicht fressen !
(Travailler sans s’exténuer, manger et boire sans excès !)
Si je devais donner un conseil aux jeunes je leurs dirais qu’ils sont trop soutenus alors que nous même si on ne gagnait pas beaucoup d’argent on travaillait quand même. Moi j’ai du apprendre à cuisiner quand mon épouse est devenu dépendante. Et que dire du Covid ? Une épreuve de plus que Ernest a surmonté en faisant attention à l’autre, en évitant les réunions ,en se vaccinant et en restant bienveillant et positif.
Merci Ernest de nous avoir reçu dans ta grande maison autour d’un bon verre de Pinot Gris de ton domaine , avec ton sourire ,tes émotions, ta grande gentillesse et ta mémoire infaillible.
Propos recueillis par Léon BAUR et Albert BANNWARTH le 10 février 2023
